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« Katajjait » : les chants de gorge

October 6th, 2008

Le mot inuit katajjait est habituellement traduit en français par « chants de gorges » - katajjaq est le singulier. En fait, en inuktitut (la langue inuit), katajjaq désigne un jeu où deux femmes imitent des voix animales et des sons naturels comme le son des pas marchant sur la glace ou celui du vent et de la mer. Les katajjait racontent une histoire en rythme alterné sur un modèle musical combiné avec des mots. Evie Mark, une jeune femme originaire du Nunavik qui pratique le katajjaq explique ainsi :

« Le chant de gorge est une forme d’art, en un sens. Nous n’avons pas de mot en inuktitut pour l’art, mais c’est un art en un sens parce que c’est une façon de se socialiser, une façon de se réunir. L’exemple très typique est quand les maris partent chasser. Les femmes se réunissent quand elles n’ont rien à faire, plus de couture à faire, ni ménage, elles ont juste du plaisir, et l’une des façons de se divertir est le chant de gorge. Ça se passe comme cela. Deux femmes se font face à face en étant très proches l’une de l’autre, et elles chantent avec la gorge comme ça. Si j’étais avec ma partenaire maintenant, je dirais A, elle dirait A, je dirais A, elle dirait A, je dis C, elle dit C. Elle répète alors après moi. Ce serait une sorte de roulement de sons. Et, lorsque cela se produit, vous créez un rythme. Et la seule manière de rompre le rythme est lorsque l’une des deux femmes commence à rire ou si l’une d’elles s’arrête parce qu’elle est fatiguée. C’est une sorte de jeu. On dit toujours que la première personne qui rit ou s’arrête est celle qui perd. Ça n’a rien de sérieux. Le chant guttural est une manière de s’amuser. C’est ça l’idée : avoir du plaisir ensemble. C’est aussi une façon de prouver à tes amis autour de toi et à ta famille que si tu es une bonne chanteuse de gorge, tu vas gagner le jeu.»

Aujourd’hui, beaucoup de filles ont l’occasion d’apprendre les katajjait par leurs grand-mères ou leurs mères, ou même l’intermédiaire d’un programme culturel tel que le Makkuktut Sangiktilirput à Kangirliniq (Rankin Inlet, Nunavut). Plusieurs paires de chanteuses ont enregistré des albums, et plusieurs chanteuses de gorge sont professionnelles. Deux jeunes Kivallirmiut, Inukshuk Aksalnik de Kangirliniq, et Pauline Pemik d’Arviat ont donné des représentations avec l’Orchestre Symphonique de Winnipeg et ailleurs.

Autrefois découragé par les prêtres à travers le Nord, le chant de gorge est devenu très populaire dans les vingt dernières années, et actuellement il y a beaucoup de femmes - et plusieurs hommes – qui pratiquent les katajjait pour le plaisir et durant les festivités locales. Les chanteuses de gorge de Puvirnituq au Nunavik (Arctique québécois) sont par exemple très connues à travers le monde.

Davantage d’informations…
Makkuktut Sangiktilirput : http://www.pulaarvik.ca/youth/index.html   

 

Les Estampes de Kinngait

October 3rd, 2008

Kinngait est une communauté inuit localisée au Nunavut (île de Baffin) en Arctique canadien, appelée en anglais « Cape Dorset» par les Qallunaat (non Inuit) plutôt que par son nom inuit « Kinngait » qui signifie en inuktitut « les montagnes».

Les Ateliers de Kinngait  

Plus de 1200 habitant vivent à Kinngait et la plupart des familles inuit comptent parmi les siens un ou plusieurs artistes, sculpteur, maître graveur ou dessinateur. La municipalité de Kinngait est bien connue sur le marché international de l’art en tant que centre d’art majeur de l’Arctique canadien.

Kinngait-miut (les habitants de Kinngait) se sont lancés dans la création d’estampes il y a cinquante ans, quand le premier atelier a ouvert. La West-Baffin Eskimo Co-operative, dont dépend l’atelier, a été fondée par les Inuit eux-mêmes pour contrôler la diffusion des oeuvres hors du territoire inuit et redistribuer localement le bénéfice des ventes.

Les estampes sont réalisée dans deux ateliers, selon les techniques d’estampes utilisées : il y a un atelier pour la gravure sur pierre et un autre pour la lithographie ; dans chaque atelier y travaillent entre cinq et dix maîtres graveurs.

La collection annuelle d’estampes 2008

La collection d’estampes 2008 de Kinngait inclut 15 lithographies, 10 gravures à l’eau forte et aquatinte, 8 gravures sur pierre et pochoir, et une gravure sur pierre. Ces estampes ont été réalisées par 12 dessinateurs (Annie Putuguq, Arnaqu Ashevak, Itee Putuguq, Kananginak Putuguq, Qavavau Mannumi, Kenojuak Ashevak, Ningiukuluk Teevee, Ohotaq Mikkigak, Papiara Tukiki, Pitalosie Saila, Suvinai Ashoona et Tim Pitsiulak) et 5 maîtres graveurs (Niviaqsi Quvianatuliaq, Pitseolak Niviaqsi, Qiatsuq Niviaqsi, Arnaqu Ashevak et Qavavau Mannumi).

Les estampes représentent l’un des moyens importants pour raconter des histoires, poursuivant ainsi la transmission des savoirs traditionnels. Ces estampes témoignent d’histoires inuit familiales et individuelles, ou les émotions liées à des mythes oraux. Elles montrent avec fierté les territoires inuit, leurs animaux et les créatures spirituelles issues du monde chamanique.

Voir :

 

 

Ryan, Leslie Boyd, 2007, Cape Dorset prints, a retrospective : fifty years of printmaking at the Kinngait studios, San Francisco, Pomegranate.

(nous vendons ce livre dans notre galerie ! contactez-nous)

 

 

www.dorsetfinearts.com

 

La vision de Lypa Pitsiulak au sujet de la création artistique dans l’Arctique canadien

September 26th, 2008

Je n’ai jamais appris comment parler anglais. De même, on ne m’a jamais enseigné comment être un artiste, mais j’ai essayé de moi-même en faisant ce que je pensais. Je ne suis pas vraiment un bon artiste, mais j’ai essayé. [...] Quant j’étais petit, j’avais l’habitude de m’exercer à sculpter. Je n’ai commencé à dessiner sérieusement que lorsque le dessin a été encouragé à Panniqtuuq par Gary Magee.

Avant cela, j’avais l’habitude de dessiner sur la fenêtre de ma tente quand elle était gelée. La fenêtre était faite avec l’intestin séché d’un phoque barbu. J’utilisais mes doigts pour dessiner différentes sortes d’images. Je n’ai jamais vraiment pensé à utiliser des crayons et du papier parce qu’il était difficile de se procurer du papier à dessin.

Je dessine habituellement des choses qui font sens, et pour moi, le dessin fait habituellement sens si l’on a expérimenté soi-même ce que l’on dessine. Cela pourrait ne pas avoir de signification pour quelqu’un d’autre, mais je dessine ce que j’ai fait. Il semble être convenable de dessiner quelque chose même si cela a l’air triste, pourvu que ça se soit vraiment passé. J’ai entendu dire que tous mes dessins devraient avoir l’air joyeux. je dessine ce qui est arrivé au cours de ma vie, pas seulement le bonheur.

J’aime aussi réaliser des dessins qui représentent le chamanisme parce que j’ai entendu parler du chamanisme par mon père. Mon père vivait au temps du chamanisme et j’ai appris au sujet du chamanisme par mon père, alors qu’il me racontait des histoires.

J’ai également l’habitude de représenter les Inuit et l’existence qu’ils menaient autrefois. Ainsi, le véritable mode de vie Inuit peut être vu plus clairement par l’intermédiaire du dessin et de la sculpture. Lorsque l’on réalise ces dessins, cela nous rappelle ce mode de vie. L’image peut simplement ressembler à un dessin, mais dans mon esprit cela suit l’ancien mode de vie Inuit et la façon dont ils vivaient autrefois.

Quand je vais naviguer en été, j’ai souvent des idées pour mon travail. Lorsque l’on voyage à l’extérieur, cela nous rappelle quelles sortes de choses nous devrions dessiner. C’est généralement de cette façon que j’ai des idées pour dessiner.

(Extrait traduit de l’inuktitut par Aurélie Maire)

Lypa Pitsiulak qui est un artiste de renom, est né le 21 avril 1943 et s’est établi à Panniqtuuq (Île de Baffin, Nunavut) en 1967 où il vit, sculpte et dessine.

Référence :

Pitsulak, Lypa, “My ideas come from up in the air”, in Latocki, B. (éd.),1983, Baffin Island. Winnipeg, The Winnipeg Art Gallery, pp. 11-19.

 

  

 

 

 

 
 
 

 

 

L’homme qui était marié à une oie

September 13th, 2008

Mon nom est Sakkariasi Tukkiapik; mon numéro de disque est le E8-719. J’ai commencé à écrire les légendes qui suivent le 28 mars 1968. J’apprécie beaucoup avoir un cahier de notes pour écrire ces histoires. Mon problème, c’est que j’ai oublié certaines des légendes que je connaissais, mais je vais faire de mon mieux pour m’en souvenir.

Voici l’histoire d’un homme qui était marié à une oie. Un jour d’été, alors qu’il longeait la rive d’un lac, un homme aperçut tout à coup de nombreuses oies à forme humaine. Elles nageaient dans le lac, tandis que leur plumage séchait sur la rive. L’homme se mit à l’affût et prit à la dérobée le plumage d’une femelle et celui de son oisillon.

Constatant qu’elles étaient observées, les oies à forme humaine tressaillirent. Elles se précipitèrent sur la rive, empoignèrent leur plumage, se transformèrent en oiseaux, puis s’éparpillèrent en vol. L’oie dont l’homme avait volé le plumage ne pouvait pas se transformer en oiseau. Elle pleura et le supplia de lui rendre son plumage. L’homme lui répondit : « Seulement si tu deviens ma femme…» Comme elle ne pouvait pas se transformer en oiseau, elle accepta de devenir sa femme. Son oisillon était dans la même situation.

Vint un jour où la femme eut un enfant de son mari. Elle avait aussi une belle-mère. La femme-oiseau cuisinait les repas, mais elle mêlait toujours un peu d’herbe à la nourriture, car tout au fond de son être, elle était toujours une oie, même si on ne lui permettait pas de reprendre son plumage. Excédée de manger de la nourriture au goût d’herbe, sa belle-mère lui dit : « J’aimerais bien manger de la nourriture qui n’ait pas le goût d’herbe pour changer. »

Sa belle-fille, la femme-oie, avait maintenant deux enfants. Elle leur ordonna d’aller chercher des plumes le long de la rive. Quant ils rapportèrent les plumes, la femme-oie fabriqua des ailes en coinçant les plumes entre ses doigts et ceux de ses enfants. Ils se transformèrent tous en oies et s’envolèrent. La femme-oie en avait assez de se faire critiquer parce qu’elle ajoutait de l’herbe à la nourriture. Elle abandonna son mari; c’était un être humain qui ne pouvait pas voler comme le font les oies. [...]

Source :  

Sakkariasi Tukkiapik, 1995, « L’homme qui était marié à une oie », Tumivut, La Revue culturelle des Inuit du Nunavik, no 6, pp. 17-18. 

 

 

 

L’Éducation Traditionnelle des Enfants Inuit

September 5th, 2008

Elisapee Nutarakittuq, née dans les années 1930, a grandi à Qikiqtarjuaq et Naujaaqjuat (Île de Baffin) au Nunavut. Elle partage ses souvenirs d’enfance :

La première chose que nous faisions en nous réveillant, le matin, était de revêtir nos vêtements et nos bottes et d’aller prendre l’air, même avant de manger. Chacun allait à l’extérieur pour commencer sa journée, cela faisait partie des traditions, parce que nous croyions que cela prévenait la paresse. Les mères disaient à leurs filles que si elles ne sortaient pas dehors, elles éprouveraient des difficultés et leur travail serait plus long au moment d’accoucher. Les femmes s’efforçaient donc de suivre cette routine traditionnelle.

Nous croyions que tout ce qu’une mère fait durant sa grossesse influence l’enfant qu’elle porte. Si elle va à l’extérieur et s’occupe de ses tâches rapidement, l’enfant viendra au monde rapidement. Si un jeune garçon va rapidement à l’extérieur aussitôt après son réveil, la chasse sera beaucoup plus facile pour lui.

Nos parents et les aînés n’avaient pas à nous réprimander très souvent, contrairement aux jeunes d’aujourd’hui, parce que nous les écoutions et respections leurs conseils. [....] Il y avait beaucoup plus de respect des autres, parce que le fait de vivre dans une petite communauté nous rapprochait tous énormément.

Quand nous devenions des jeunes filles, on nous enseignait à attendrir les peaux et à coudre les vêtements. Nous étions très heureuses lorsque nous avions fini notre premier vêtement : il s’agissait d’un accomplissement important pour une jeune fille en ce temps-là. Nos mères nous confectionnaient des dés à coudre à l’aide d’épaisses peaux de phoques pour nous récompenser lors de notre premier essai de couture.

De fait, les filles semblaient apprendre la couture naturellement. Nous regardions coudre les femmes plus âgées, les imitions et voulions suivre leur exemple. En règle générale, nos débuts étaient maladroits, parce que nous essayions de coudre par nous-mêmes. On ne nous disait comment s’y prendre que lorsque nous commettions des erreurs. Une fille n’avait pas à atteindre un âge donné pour apprendre à coudre. Dès qu’elle manifestait son désir et son enthousiasme pour la couture, elle recevait sa première leçon.

Il était également nécessaire d’apprendre les travaux domestiques, comme la bonne façon d’allumer la qulliq (lampe à huile); c’était en ce temps-là la seule méthode de chauffage de la maison. Même sila lampe ne fournissait pas beaucoup de chaleur, nous avions rarement froid parce que la consommation des riches aliments de la nature nous conservait en bonne santé.

A cette époque, les gens étaient plus forts, plus déterminés et plus persévérants. En apprenant les techniques nécessaires à la survie, nous n’abandonnions pas facilement. Nous n’avions pas le choix. [...]

Les jeunes garçons avaient hâte d’accompagner leur père à la chasse. Ils essayaient de prouver leur force et leur capacité à surmonter le froid. Si un garçon montrait des signes de faiblesse, on reportait l’expérience jusqu’à ce qu’il soit plus âgé et plus fort. Il devait être capable de demeurer au froid durant de longues prériodes à la recherche de nourriture avec son père. Il arrivait qu’un garçon pleure et demande à accompagner son père, mais si ses parents jugeaient qu’il n’était pas assez fort, on ne le lui permettait pas.

 

Source :

Nutarakittuq, Elisapee, 1990. « Unikaat uqausirijaujullu / Recollections and Comments / Souvenirs et observations », Inuktitut Magazine, 72 : 26-45.

 

Ce que signifie être un Inuk (par Abraham Okpik)

August 21st, 2008

Le texte « Ce que signifie être un Inuk », a été écrit en août 1960 par Abraham Okpik qui fut le premier candidat élu Inuit du Conseil des Territoires du Nord-Ouest, en 1965. En lisant ce texte, j’ai été très impressionnée par la justesse de la réflexion d’Abraham Okpik, menée sur le fait que les Inuit vivent à la manière des Qallunaat au détriment de la manière inuit. Cela reste toujours d’actualité et la situation va malheureusement de mal en pis. Ce constat cause beaucoup d’inquiétudes aux aînés Inuit et aux responsables du Gouvernement du Nunavut qui travaillent pour préserver la langue et les savoirs traditionnels inuit. Lisez simplement cela et pensez-y…

 

Nous, les Inuit, d’où venons-nous et comment sommes-nous arrivés ici ? C’est une grande question pour nous tous, même dans la façon de penser et d’apprendre des Qallunaat. Nous sommes encore un mystère pour eux, mais nos ancêtres sont ceux à qui nous reconnaissons le mérite de tout ce qu’ils ont accompli : vivre, avoir conscience, survivre pendant des siècles avant la venue de l’homme blanc. Certains Qallunaat sont venus ici avec de bonnes intentions pour nous enseigner une meilleure façon de vivre, certains sont venus détruire nos moyens d’existence et notre culture. Mais il y a une chose que nous ne devons pas oublier, c’est comment nos ancêtres ont réussi à nous amener de si loin, en dépit du froid rigoureux et dans la recherche constante de nourriture. L’avons-nous oublié ?

Revenons en arrière cinquante années en arrière et comparons les conditions de vie de notre peuple alors avec celles de notre milieu de vie actuel. Nous avons gagné très peu de choses que nous pouvons ajouter à ce que nous on laissé nos aïeux.

Aussi, aujourd’hui, tâchons de nous rendre compte que nous vivons dans le temps présent sans prêter attention à ce que nous perdons, et qu’il s’agit de notre propre culture inuit, celle que nos devanciers nous ont transmise de génération en génération, Allons nous garder nos traditions du passé, ou allons-nous les oublier pour le meilleur ? Je regrette de dire que nous sommes en train de les oublier, et que si nous ne faisons pas quelque chose pour préserver notre culture, elle va simplement disparaitre. Tout ce que nous avons vu et entendu va disparaitre à jamais, à jamais. […] Tout cela sera perdu, aussi réveillons-nous et faisons renaître nos manières de vivre d’autrefois et notre culture traditionnelle pendant qu’il est encore temps, parce que si nous les perdons, ce sera une tragédie, après tout ce que nos ancêtres nous ont montré. […]

Aujourd’hui, si nous pouvons penser comme nos ancêtres et mettre à profit ce qu’ils ont accompli pour nous et, en même temps adopter la manière d’apprendre des Qallunaat, tout en gardant la notre, nous irons de l’avant. Nous devons apprendre cette nouvelle culture autant que nous le pouvons, mais nous ne devons pas oublier notre propre culture qui est importante pour nous.

Aussi réveillons-nous à un jour nouveau, avec de nouvelles pensées, de nouvelles aptitudes, et une nouvelle manière d’apprendre provenant d’une nouvelle culture. Mais nous devons nous rappeler nos ancêtres qui ont persévéré dans le froid grâce à leurs connaissances et leur ingéniosité. Nous pouvons unir nos connaissances avec cette nouvelle façon de vivre à la moderne, et alors seulement aurons-nous un avenir prometteur, les connaissances des hommes blancs et notre culture unifiées. […] En ce moment, nous, les Inuit, semblons être divisés en deux dans notre manière de penser. D’un côté les vieux connaissent le mode de vie traditionnel parce que leurs devanciers le la leur ont bien enseignée. De l’autre côté, les jeunes ne sont pas intéressés à conserver leur propre langue. On ne leur enseigne pas à conserver leur propre langue. C’est important d’avoir sa propre langue. Ce sera au moins une chose que nous aurons hérité de nos pères, si nous la conservons.

Nous devons être heureux de ce que nous sommes, de vivre, et de travailler ensemble, de garder notre culture vigoureuse. Après tout, nous sommes plus à l’aise dans notre propre langue.

Quand nous apprenons à travailler et à vivre à la manière des Qallunaat, nous oublions la manière des Inuit. On ne peut empêcher cela. Nous voulons le progrès et le confort et l’instruction et la sécurité. Nous pouvons avoir ces choses et conserver notre langue. Nous avons besoin de notre langue pour nous garder heureux ensemble. Un Inuk qui a perdu sa langue est complètement perdu. Il n’appartient à rien. Conservez notre langue vivante et gardez les Inuit en vie. […] La langue inuit est puissante. Elle peut servir à donner plusieurs grandes idées au monde. Si les Inuit eux-mêmes n’utilisent pas davantage leur langue, celle-ci sera oubliée, et très bientôt les Inuit aussi seront un peuple oublié. […] On ne peut pas bien paraître comme un Inuk si on ne peut pas parler comme un Inuk.

Il n’y a que très peu d’inuit, mais il y a des millions de Qallunaat, comme pour les maringouins. C’est quelque chose de très particulier et de merveilleux d’être un Inuk - les Inuit sont comme les grandes oies blanches. Si un Inuk oublie sa langue et ses façons de faire Inuit, il ne sera rien de plus qu’un autre maringouin.

Merci d’avoir lu ce texte jusqu’à la fin. Ce que dit Abraham Okpik est tellement vrai que je n’ai pas pu me résoudre à couper son texte…

 

Source :

Okpik, A. (1989). Qanuq inuuluni tukiqamangaat/What it means to be an Inuk/Ce que signifie être un Inuk. Inuktitut. Inuit Tapirisat of Canada, 70: 10-14.

 

 

 

L’histoire de Lumaaq

August 14th, 2008

Les mythes appartiennent à la culture inuit traditionnelle et ont été transmis oralement de génération en générations. Aujourd’hui, les aînés racontent aux jeunes ces histoires, héritées de leurs parents et grands parents. Certaines histoires sont très populaires en Arctique, inspirant ainsi les artistes contemporains en sculpture comme en art graphique.

L’histoire de Lumaaq, le jeune garçon aveugle guéri par les huarts (plongeons) est bien connue. Il en existe différentes versions, selon les familles et les régions; toutes racontent l’histoire d’un jeune homme aveugle vivant avec sa sœur et leur mère adoptive (ou leur grand mère) qui les maltraitait. Nous voyons ici comment le jeune homme recouvre magiquement la vue, dans un extrait du mythe de Lumaaq.

Le récit suivant a été conté par Abraham Nastapoka (Aipajaqaa Nastapuuka) à Inukjuaq au Nunavik (Nord québécois), en 1967.

Au mois de juin, quand les gens vivaient sous la tente, toutes sortes d’oiseaux migraient vers le nord. Des huarts, venant de la mer et volant en direction des lacs passèrent en criant au dessus d’une tente familiale. Un garçon aveugle entendit les cris et huarts et pensa que ces oiseaux pourraient probablement le guérir de sa cécité. Il demanda donc à sa sœur s’il y avait un lac dans les environs.

Le garçon qui restait seul dans sa tente toute la journée, se mit à imaginer que sa sœur pourrait l’emmener au lac où les huarts s’étaient rendus. Un jour, alors que sa méchante mère était partie, il dit à sa sœur : « Ma sœur, guide-moi jusqu’au lac le plus près. Une fois que nous y serons, tu pourras rentrer à la maison, mais entasse des pierres en petits monticules qui m’indiquerons le chemin du retour.»

C’est ainsi qu’ils partirent en direction du lac le plus près. Ils l’atteignirent, puis sa sœur rentra à la maison. Le garçon aveugle se tenait près du lac en attendant le cri des huarts. Ceux-ci vinrent au lac et se posèrent sur l’eau en criant très fort. Le garçon les héla : « Huarts ! Huarts ! Redonnez-moi la vue !». Les huarts s’approchèrent de la rive et lui répondirent : « Très bien. Si tu veux te débarrasser de ta cécité, viens sur la rive et enlève tous tes vêtements.»

Le garçon suivit les instructions des huarts et enleva tous ses vêtements. Il se glissa dans l’eau, les huarts le guidant par la main. Tandis qu’il se tenait debout dans le lac, immergé jusqu’au cou, les huarts léchèrent ses yeux. Après quoi, ils l’enjoignirent de plonger sous l’eau, en précisant : « Donne-nous un signal quand tu auras besoin de remonter pour respirer. Nous te tirerons jusqu’à la surface.»

Même s’il aurait pu y rester encore un peu, le garçon, se sentant nerveux sous l’eau, signala aux huarts de le remonter. À son grand étonnement, les huarts le tirèrent jusqu’à la surface dès qu’il eût donné le signal. Quand il émergea, les huarts lui demandèrent : «Est-ce que tu vois maintenant ?» Il répondit : « Oui, je vous vois tous les deux.»

Ils léchèrent ses yeux de nouveau, puis le garçon répéta son plongeon. Cette fois, il était moins nerveux et demeura sous l’eau un peu plus longtemps avant de donner le signal de la remontée. Quand il émergea, les huarts lui demandèrent : « Est-ce que tu peux voir le carex qui pousse là-bas, au pied des collines ?» «Non» répondit le garçon.

Alors pour la troisième fois, les huarts léchèrent les yeux de l’aveugle et lui dirent de plonger sous l’eau. Le garçon se sentait maintenant assez brave pour y rester bien plus longtemps. Il donna le signal, puis les huarts le remontèrent à la surface.

Quand il émergea, ils lui posèrent la même question : « Maintenant, est-ce que tu peux voir le carex au pied des collines ?». Le garçon répondit : «Oui, maintenant je peux voir la beauté de ces plantes.»

«Nous avons guéri ta cécité», lui dirent les huarts. Ayant recouvré la vue, le garçon retourna sur la rive et remit ses vêtements, après quoi les huarts s’envolèrent.

[transcrit par Jacob Oweetaluktuk et traduit par Johnny Nowra]

Source :

Abraham Nastapoka, 1995, «Comment les tuulliik guérirent l’aveugle» in Tumivut, atuagait inuit nunavimmiut iluqqusinginnuangajut/ Tumivut, the cultural magazine of the Nunavik Inuit/ Tumivut, la revue culturelle des Inuit du Nunavik, n◦6, p 21-22.

 

Arsaaniit (les aurores boréales)

August 7th, 2008

Le texte qui suit est extrait de l’Encyclopédie inuit de Mitiarjuk, rédigée entre 1965 et 1967 par Mitiarjuk Napaaluk, Inuk originaire de Kangirsujuaq au Nunavik.

Autrefois, dit-on, les aurores étaient habituellement un objet de grande frayeur. Les voyageurs en traîneau qui voyageaient la nuit, quand il y avait de grandes et fréquentes aurores boréales, du fait que les aurores boréales ne pouvaient plus rester en arrière d’eux, coupaient un morceau d’oreille à leurs chiens ; en la faisant saigner, on en faisait une protection contre une attaque à venir.

S’ils n’enlevaient pas une oreille à un chien, la conséquence serait que les Inuit qui voyageaient en traîneau la nuit seraient décapités par les aurores.

Ces aurores boréales, dit-on, se servaient de têtes humaines comme ballon ; c’est parce qu’elles jouent au football qu’elles ont l’habitude de se déplacer la nuit comme on les voit très bien faire. Du fait qu’elles se servent de têtes humaines, les aurores boréales dégagent une odeur, dit-on.

C’est ainsi que ne voulant pas subir un tel traitement, les voyageurs auraient l’habitude de couper un morceau d’oreille à un chien.

[texte retranscrit et traduit par B. Saladin d’Anglure, avec l’aide du R.P. Lucien Schneider]

L’Encyclopédie inuit de Mitiarjuk, a été rédigée en inuktitut pour l’anthropologue Bernard Saladin d’Anglure ; mais ce texte ne fut jamais publié.

Un extrait a été présenté dans la revue culturelle des Inuit du Nunavik Tumivut et parle de croyances anciennes en regard des phénomènes célestes, notamment des étoiles et de la prévision météorologique.

 

Référence :

Mitiarjuk Napaaluk, 1993, «Encyclopédie Inuit de Mitiarjuk» in Tumivut, atuagait inuit nunavimmiut iluqqusinginnuangajut/ Tumivut, the cultural magazine of the Nunavik Inuit/ Tumivut, la revue culturelle des Inuit du Nunavik, 4-ukiuq/n◦ 4, winter/n◦ 4, hiver, pp. 17.

 

Au Sujet de l’Inuktitut et de l’Art

July 31st, 2008

Je me réfère à nouveau à Minnie Aodla Freeman dont j’ai déjà cité un extrait de texte la semaine dernière, pour parler de l’inuktitut (langue inuit) et de l’art.

Nous autres, Inuit, nous nous sommes adaptés et nous avons adopté bon nombre de mot pour décrire certains aspects de notre monde en mutation. Très souvent, nous forgeons un mot qui n’existe peut-être pas dans notre langue pour exprimer quelque chose d’une autre culture. Par exemple, il n’existait pas de mot pour dire « art » en inuktitut. Cela ne veut pas dire que l’art inuit n’existait pas, mais c’étais une chose sérieuse, autrefois. Jadis, les Inuit faisaient des amulettes, des ornements pour le corps et du matériel de chasse, ainsi que des répliques d’objets de la vie courante qu’ils attachaient à leurs vêtements. Une grande partie de l’art traditionnel était exécuté pour des enterrements. Ces objets étaient pris au sérieux.

Aux yeux des Qallunaat [non Inuit], l’emploi par les Inuit de certains charmes peut ne pas paraître très sérieux. L’art traditionnel servait en brande partie à chasser les mauvais esprits ou à porter bonheur lorsqu’un événement survenait, à encourager une jeune personne à être brave et aussi à conduire les morts vers les bons esprits, pour éviter que leur esprit ne flotte dans le néant. On confectionnait fréquemment un charme pour un nouveau né. On en faisait aussi pour resserrer des liens particulièrement étroits. Certains de ces usages sont encore très courants aujourd’hui, en particulier le dernier. Ce n’est que lorsque les Qallunaat ont découvert cet art traditionnel que c’est devenu de l’ « art ».

Aujourd’hui, le mot titirtugait fascine beaucoup les Inuit tels que moi. C’est le mot qui désigne « la gravure ». Les Inuit de Cape Dorset sont d’avis que ce peut être tout autant un mot traditionnel qu’un mot moderne. Ils croient qu’il a été forgé au cours des années cinquante, lorsque la gravure a été introduite et que quelqu’un a essayé de traduire le mot « pochoir ». Ils croient également que c’est un mot qui était tombé en désuétude et qu’on a repris. Les Inuit croient également qu’il désignait autrefois l’écriture pictographique sur des peaux et des défenses. Mais ce qui est important, c’est que tous les Inuit savent ce qu’il signifie aujourd’hui. Pour moi, c’est nu mot dont on débattra pendant des années. C’est comme le mot

Qallunaat. Qallunaat ne signifie pas « les Blancs », il peut signifier soit « les gens aux beaux sourcils », soit « les gens qui ont de beaux objets manufacturés ».

 

Référence ;

Minnie Aodla Freeman, “Introduction” in Odette Leroux (ed.), 1995, Femmes artistes Inuit, Echos de Cape Dorset, Hull : Musée Canadien des Civilisations, pp. 15-16.

 

 

Femmes Artistes Inuit

July 25th, 2008

Cette semaine, je voulais partager avec vous l’extrait d’un texte écrit par Minnie Aodla Freeman, femme inuit, auteur et traductrice accomplie : 

Bien que je ne sois ni artiste ni célèbre, j’ai fréquenté ces artistes [à  Kinngait] en tant qu’auteure inuit. […] Les femmes artistes sont toutes nées là ou dans les campements isolés. Toutes les artistes ont été élevées dans le respect des valeurs traditionnelles, mais leur adaptation à la société moderne les rend remarquables. Pourquoi est-ce que je dis qu’elle les rend ainsi remarquables ? Parce que tout au long des années où j’ai vécu dans le Canada méridional, je n’ai pas vu d’autre culture  qui se soit adaptée aussi soudainement à une autre, survivant à toutes ses faiblesses, aux mauvaises influences, et aux maladresses des gens bien intentionnés. Malgré l’introduction soudaine de nouveaux modes de vie, les femmes inuit sont demeurées telles que les avait formées leur culture traditionnelle. Elles sont restées patientes, polies, généreuses et toujours agréables à regarder, le visage souriant. Le sourire est particulièrement important dans la culture inuit ; il peut tout dire sur la personne qu’il l’arbore. […] 

Il n’est pas facile de s’adapter à une nouvelle culture si l’on ne s’intéresse pas beaucoup à son nouvel environnement. Au fil des ans, j’ai vu des Inuit s’efforcer de préserver leur culture alors que des gens d’autres cultures négligent la leur, leurs propres origines. Certains le font pour se faire accepter par leurs paires. 

La renommée n’est pas montée à la tête de ces artistes. Elles auraient simplement eu l’occasion de se prendre pour  d’autres. Bien sûr, elles sont fières de ce qu’elles ont fait. Certaines d’entres elles se sont rendues à l’étranger pour des expositions, et certaines ont voyagé un peu partout au Canada. Quelques une ont installé des peintures murales dans des grandes villes. Mais elles ne prétendent pas être autre chose que ce qu’elles sont. Elles accordent une grande importance à la culture traditionnelle. Elles ont en même temps beaucoup de respect pour la nouvelle culture qui est apparue dans leur communauté au cours des cinquante dernières années. 

Minnie Aodla Freeman a occupé divers postes dans les médias et la fonction publique. Elle a notamment été rédactrice adjointe de l’Inuit Today Magazine, conseillère culturelle autochtone et narratrice pour la Société Radio Canada à Toronto ainsi que secrétaire générale aux revendications territoriales d’Inuit Tapirisat du Canada. Elle a également étét gestionnnaire-productrice de l’Inuit Broadcasting Corporation à Ottawa, organisation dont elle fondatrice, et a donné des conférences à l’University of Alberta, l’University of Western Ontario, le Memorial University et l’Arctic College à Iqaluit. 

Référence :

Minnie Aodla Freeman, “Introduction” in Odette Leroux (ed.), 1995, Femmes artistes Inuit, Echos de Cape Dorset, Hull : Musée Canadien des Civilisations, pp. 14-17.

 

Canard avec caneton
Kelly Etidloie

Femme travaillant
Inuluk Samayualie

Jeune Oiseau
Tukiki Manomee

Ours dansant
Booku Pudlat