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Chamanisme et cycle de vie : les noms, les âmes et les esprits

 Une des meilleures voies d’accès à la compréhension du chamanisme (Angakkuuniq) inuit est sans doute l’examen des croyances et coutumes concernant les noms de personnes (Atiit), et leur rapport avec le cycle de la vie (Inuusiq), avec la conception de la personne (Inuk), avec la conception de l’âme (Tarniq) et des esprits (Tuurngait). Certains chamanes recevaient comme esprit auxiliaire l’esprit dont ils avaient reçu le nom à la naissance; ainsi Ava, qui portait le nom d’un petit esprit féminin du rivage, reçut-il cet esprit comme auxiliaire quand il devint chamane. De la même façon, Nanuq un Netsilik de la région de Naujaat, qui avait reçu son nom d’une proche parente à la naissance, reçut-il l’esprit Nanuq comme esprit-auxiliaire, à la mort de sa parente homonyme. Un chamane avec lequel il était en apprentissage lui attribua alors un nouveau nom personnel, Qimuksiraaq. Il n’était pas rare non plus qu’un chamane désirant sauver la vie d’un enfant gravement malade, lui donna le nom d’un de ses esprits auxiliaires, comme nous le raconte plus loin Aupilaarjuk. Le nom était à la personne comme l’esprit-auxiliaire était au chamane, une source de vitalité, de pouvoir et de lien social, tant avec le monde des humains qu’avec celui des esprits et avec celui des défunts. Le fait d’avoir reçu le nom d’une personne vivante créait un lien très fort entre les deux homonymes qui devenaient Atiqatigiik (dialecte d’Igloolik), Sauniriik (dialecte Aivilik ou du Nunavik), ou encore Kiigutigiik dans la langue des esprits et des chamanes. Certains noms pouvaient être choisis avant la naissance, d’autres, au moment de la naissance, et d’autres enfin, plus tard, si la santé physique ou mentale de la personne nécessitait un changement de nom. Souvent les noms personnels d’un enfant étaient choisis à la suite d’un rêve fait par l’un des parents. Si une personne vivante ou décédée apparaissait en en rêve et demandait à entrer pour boire et manger, on considérait que c’était le signe qu’elle désirait voir donner son nom au nouveau-né. Il fallait respecter ces désirs. En plus des noms personnels reçus par un enfant, il y avait ses petits surnoms affectueux provenant des Aqausiit, ou chants d’affection, que ses proches composaient à son intention. Ces surnoms, comme les chants qui leur étaient associés, faisaient véritablement partie de la personnalité d’un individu. Noms, surnoms et Aqausiit pouvaient se transmettre de génération en génération avec les pouvoirs, positifs ou négatifs, qu’ils contenaient en raison des actes posés par ceux qui les avaient portés. Si les noms (Atiit) et surnoms (Atirusiit) constituaient une part importante de la personne humaine, l’âme (Tarniq) en était une autre composante. Dans la langue des esprits et des chamanes on la désignait par le terme Pullaq, qui signifie la bulle. On croyait en effet que quelque part dans le corps d’une personne vivante se trouvait l’âme, sous la forme d’une bulle d’air contenant un modèle réduit de l’individu. Au décès de l’individu, la bulle d’air éclatait et l’image miniaturisée prenait une taille humaine et sous une forme éthérée allait vivre au pays des morts. L’âme des vivants était fragile, surtout celle des enfants et celle des femmes. Les chamanes mal intentionnés cherchaient à voler les âmes de ceux à qui ils voulaient nuire. Les femmes qui étaient soumises à de nombreuses restrictions et injonctions rituelles, au cours de leur vie reproductive, pouvaient néanmoins devenir de puissantes chamanes. On les craignait beaucoup après leur ménopause, quand seuls leurs tatouages les distinguaient des hommes. On leur prêtait alors des pouvoirs magiques. La vie humaine (Inuusiq) était prédéterminée à la naissance, chaque individu avait donc une durée de vie déterminée à l’avance. Il devait s’efforcer de la vivre jusqu’au bout. Des amulettes ou l’action d’un chamane avaient le pouvoir de faire revenir un mort dont la durée de vie n’était pas achevée (Inuusinga nungunngimmat), on appelait ces revenants temporaires des Angirraqtut. Texte extrait de : SALADIN D'ANGLURE, Bernard (Dir.), 2002, Entrevues avec des Aînés Inuit. Volume 4. La Cosmologie et le Chamanisme Inuit, avec la participation de Mariano et Tulimaaq Aupilaarjuk, Bernard Saladin d’Anglure et les étudiants qui ont participé au projet : Susan Enuaraq, Aaju Peter, Bernice Kootoo, Nancy Kisa, Julia Saimayuq, Jeannie Shaimayuk, Mathieu Boki, Kim Kangok, Vera Arnatsiaq, Myna Ishulutak et Johnny Kopak; et Denise Nevo, Iqaluit: Nunavut Arctique College, pp. 9-10.
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